Au début ce n’était pas moi. À la fin non plus. Entre ce bébé joufflu et cette jeune femme hésitante, il n’y a qu’une chose en commun : j’aime la soupe poireaux-pomme de terre que fait maman.
J’ai changé le design du blog pour qu’il ressemble plus à ma pensée.
Abrupte.
Je n’ai pas cessé de penser hier soir. Durant le cocktail, je pensais que ma robe n’était pas jolie. Durant le spectacle, je pensais à ne pas me casser la figure sur l’estrade. Durant le service, je pensais à rendre la monnaie correctement. Durant le trajet du retour, je pensais que papy était parti trop vite et qu’il avait l’air énervé.
Mes pieds n’ont pas trop souffert, malgré tout, le contact du sol frais me faisait du bien. Je n’ai pas pu contenir le soupir de soulagement qui m’a pris lorsque j’ai enlevé mes chaussures.
La solitude ne m’a pas quittée de la soirée, cette sournoise sensation qui s’insinue en vous, fourbe et cruelle, dressant des barrières entre vous et les autres. Elle était au-rendez-vous, me démontrant sans détours que je ne suis pas “aimable”, que je ne sais pas communiquer.
Et pourtant, je me suis sentie vibrante au contact de la musique, vivante et chaude sur ma peau. J’avais l’impression de glisser plutôt que de marcher, d’onduler plutôt que de danser. La cigarette que j’avais à la bouche m’exaspérait.
Il y a eu un défilé d’hommes, certains sentant bon le parfum, d’autres déjà couverts de sueur d’alcool. Dans leurs yeux, le même regard avide d’avaler encore quelques gorgées, pour ne pas finir la nuit seul. Il y en avait qui criaient pour attirer mon attention et d’autres qui marchandaient sans relâche jusqu’à l’obtention d’une faveur, que je ne leur faisait pas toujours. Certains me touchaient, d’autres m’embrassaient, d’autres encore me dévisageaient avec mépris. Ils étaient accompagnés de leur moitié et restaient sages, ou alors ils étaient en bande comme une meute de loups redoutables.
Et puis les femmes. Belles, la silhouette allongée par des hauts talons, et le rire cristallin. Des robes de toutes les couleurs mais beaucoup de noir, comme chaque année. Sophie dans une jolie robe blanche qui me tient par la main pour aller danser. Julia qui flanche un peu en fin de soirée. Beaucoup de larmes chez les filles. Ça leur fait un visage rougi, des larmes noires de mascara qui coulent sur leurs joues poudrées et tout ce maquillage se mélange dans la confusion la plus totale.
On voit aussi dans tous les coins des couples qui se disputent, des personnes qui se tiennent la tête dans leurs mains et d’autres qui vomissent. Ce que je vois, c’est beaucoup d’égoïsme. On abandonne celle qui pleure trop, on se détourne de celui qui vomit, on refile les insupportables aux mêmes personnes, tout le temps. Les filles se font consoler dans les bras d’un garçon puis, dès qu’elles vont mieux, se jettent dans les bras d’un autre. Les garçons, paradant comme des coqs, volent des baisers à n’importe qui. J’en deviens amère.
Docteur,
Je sais que vous n’avez pas le temps, je sais qu’il y aura plusieurs personnes après moi dans votre salle d’attente demain, et vous avez une vie aussi. Alors tout ce que je n’ai pas le temps de vous dire, je vous l’écris là, peut-être que ça me fera du bien de le dire – ne serait-ce que virtuellement.
J’ai du vague à l’âme, ça se soigne, ça ? Ces derniers jours, j’avais l’impression de flotter dans un nuage de coton. Je me levais quand je voulais, je mangeais quand j’avais faim et je marchais beaucoup, sans penser à rien d’autre qu’à atteindre le but que je m’étais fixé. C’était à la fois merveilleux et angoissant. Merveilleux, car j’étais libre comme l’air, car j’étais tranquille. Angoissant, parce que, paradoxalement, je ne me sentais plus exister.
À ce propos, j’ai fait une crise d’angoisse hier. Ça fait quelques jours que j’ai mal au pied, probablement parce que j’ai beaucoup marché, et hier, j’avais comme un nœud dans la jambe. J’avais mal dormi, j’étais contrariée, c’est allé très vite, en un rien de temps, j’avais du mal à respirer et toujours cette impression tenace que j’allais mourir sur-le-champ. Je ne vois même pas en quoi c’est effrayant. Nous allons tous mourir, et parfois, comme hier matin dans l’avion, je me disais que je m’en fiche de mourir. Après tout, ce n’est pas moi qui serai triste. Et je n’ai rien de si important à faire.
Je ne me comprends pas.
Ma mère a voulu s’occuper de moi et je l’ai laissé faire parce que j’étais trop fatiguée pour argumenter. Ça me pèse, vous savez. Certains jours, je peux écouter ses bêtises en souriant et d’autres, je n’ai pas envie de laisser couler. Elle ne se rend pas compte de ce qu’elle fait.
Comme quand mon grand-père avait fait un infarctus. C’était déjà pas la joie parce que ma tante faisait une dépression et voilà que mon grand-père se retrouve aux urgences, sans que l’on sache vraiment pourquoi. Ma mère me l’avait appris et quelques minutes plus tard, ma grand-mère avait appelé pour donner des nouvelles. J’avais accouru pour demander ce qu’il s’était passé mais ma mère était au téléphone avec une amie, pour tout lui raconter. J’étais en colère. Je lui avais dit qu’elle abusait, qu’elle aurait au moins pu prévenir la famille avant les amis. J’étais fière de pouvoir me dresser contre elle et aussi triste parce que je savais que je lui faisais du mal en lui reprochant ouvertement son manque d’attention. Je sais bien qu’elle ne l’avait pas fait exprès, mais comme elle avait fait une erreur, il a fallu que je me décharge sur elle. C’était plus fort que moi.
Hier, elle a encore été insupportable. Elle refusait de faire ce qu’on lui proposait, il n’y avait que ce qu’elle voulait qui comptait. Elle était en colère contre mon père et je n’y peux rien, je n’ai pas envie de l’aider à résoudre ce problème, ça ne me regarde pas. Tout ça pour une histoire de chats et de vacances. Elle a vraiment besoin d’un psy, et ça va même au-delà ! Elle est tellement impossible à changer, tellement têtue qu’elle aurait besoin d’avoir besoin d’un psy. Je ne sais pas si vous me suivez. J’imagine que si je vous avais vraiment parlé de tout cela en face, je serai décomposée à l’heure qu’il est. En train de pleurer comme une madeleine, ou alors en train de m’énerver toute seule. C’est bête, mais il n’y avait qu’à vous que j’avais envie d’en parler. Je n’arrive plus à en parler à mes amis, je l’ai trop fait.
Elle est maladroite. C’est comme cette fois où elle était clouée au lit par une bronchite sérieuse. J’avais fait à manger, fait les courses, la vaisselle, les lessives. Tout ça en ayant à côté des cours et des révisions, et aussi des crises d’angoisse à répétition. Et elle n’avait jamais dit merci. Je n’attendais pas de grandes louanges, mais un simple merci aurait suffi. Seulement, les seuls mots qui lui étaient sortis de la bouche étaient des mots méchants, des critiques à propos du ménage et du repassage qui n’était pas fait. Des critiques à propos des vêtements qui n’étaient pas lavés comme elle l’entendait. Elle ne se rend pas compte.
Et rien qu’en regardant aujourd’hui, elle m’a fait honte et elle m’a rendu triste, tout ça dans la même journée. Elle m’a fait honte parce qu’elle n’est pas assez courageuse, et qu’elle n’ose pas régler se problèmes avec sa sœur, alors elle se décharge sur mes cousins, mais elle ne le voit pas de cette manière. Elle m’a rendue triste parce qu’elle ne me demande pas comment s’est passé mon voyage à Grenade, parce qu’hier elle ne voulait pas voir mes photos et qu’aujourd’hui, elle a préféré regarder une série débile plutôt que de parler un peu. La série passe encore, si elle n’avait pas été au lit hier à 21h, sous le prétexte qu’elle était fatiguée. Si elle n’avait pas crié à Louise d’aller se coucher à la même heure, alors qu’on parlait tranquillement. Je ne sais plus quoi faire avec elle. Peut-être était-elle vraiment fatiguée, mais elle ne fait pas d’efforts.
Il est 22h35, elle est en train d’aller se coucher, elle pourrait faire un détour par ma chambre et me demander pour les photos, pour le voyage, mais elle ne le fera pas. Au fond, je m’en fiche, tant pis pour elle, je ne lui raconterai rien. Elle ne verra rien. Je n’ai plus qu’à me mettre au lit moi aussi.
Demain, j’irai vous voir pour renouveler mes médicaments. Rien ne me ferait plus plaisir que de pouvoir discuter mais vous n’avez pas le temps et je n’ai pas besoin de vous embêter avec tout ça. Il fallait que ça sorte et c’est fait, sur le papier. Espérons que ça suffira. Tout ce qui me reste à faire demain c’est de vous sourire, de vous dire que j’ai mal au pied, de vous demander si vous pouvez regarder et de vous dire que le Seroplex me réussit. Ça prendra un quart d’heure tout au plus alors qu’il me faudrait presque une heure pour déballer tout ce que je viens d’écrire. Quel gain de temps vous faites avec une fille comme moi !
Elle roule sans se douter de ce qui va arriver. La vitesse enivrante la pousse toujours plus loin sur cette route droite, ligne directrice, un guide ? Un fil d’Ariane ? Elle roule sans s’arrêter, il n’y a personne d’autre qu’elle. Et puis les flashs surviennent, on y voit sa vie, on y voit beaucoup de morts, beaucoup de morts très calmes. Pourtant, ma poitrine s’affaisse, j’ai peur et je suis triste en même temps. C’est fini. Je me sens seule, j’ai le vertige. Comment peut-on aimer autant la fiction, la préférer même à sa propre vie ? Je n’ai même pas l’impression de vivre vraiment. C’est comme si j’étais loin de moi, je flotte, je ne sais pas comment le dernier s’est passé. Je ne retiens plus rien.
M. a encore vomi ce soir. Cette fois-ci, il ne lui aura pas fallu beaucoup de verres. Non. Cette fois-ci, c’est à cause d’une fille, très belle, très mince, très décidée. Ce soir, elle a dit “c’est fini, tu m’énerves, je ne t’aime pas”. Le flot de mots qui a suivi était si dur que M. en a les larmes aux yeux et le souffle coupé.
Il est penché au-dessus de la cuvette des toilettes de son bar favori. Il a l’impression que ce qui sort de sa bouche n’est pas acide mais amer. Une vague qui ne s’arrête pas. Il a mal au ventre. Il rentre chez lui, l’air frais lui fait du bien. En chemin, il croise deux copains, s’arrête pour boire un peu de tequila. Il vomit encore.
Quand il arrive chez lui, il se jette sur son lit, sans se déshabiller. Il ne dort pas. Pendant près d’une heure, M. regarde la nuit qui filtre à travers le velux de sa chambre. Sur la table basse, une bière à demi entamée qu’elle a ouvert quelques heures plus tôt.
Il grogne et tourne la tête. Il pense à elle. S’est-elle aperçu de son absence ? Est-elle encore en train de rire et profiter, alors qu’il est seul ? La tête plongée dans ses questions, M. s’endort peu à peu.
Il se réveille avec la lumière du soleil. Il s’était endormi sur sa faluche, il a le cou tout ankylosé et la bouche pâteuse. Il se lève, vide d’un trait la bière du salon et la repose au même endroit. Il s’assoit sur son canapé. Que faire maintenant ? Il ne veut pas penser à elle, cette salope. Plus jamais la revoir. Ah oui, elle aimait ça quand ils étaient ensemble, sur le lit là-bas, quand il lui écartait les jambes…
M. se prend la tête dans les mains. Il ne pleure pas. Il est trop fatigué pour ça. Son regard se pose alors sur un papier à rendre aujourd’hui, à la fac. Il ne peut pas. Il risquerait de la croiser.